Repas lecture

Carte
Éric Holder

Laurent, le lecteur venu de Bordeaux, participait une fois par mois aux repas-lecture de notre bibliothèque. Le thème retenu était celui qui obtenait le plus de voix. Parfois, le repas était choisi en fonction du thème. Par exemple, nous avions retenu le Japon. Il se trouve que notre lecteur y avait vécu quelques années. Nous avons donc goûté des plats japonais ! Habituellement, les plats sont préparés par des bénévoles.

Un imprévu a empêché le lecteur de venir, et quelqu’un a proposé que, lors du prochain repas-lecture, chacun apporte un livre. Parmi les titres figuraient Les Raisins de la misère, écrit par une journaliste, une fable de La Fontaine et Spleen, un poème de Paul Verlaine mis en musique par Gabriel Fauré. De loin on dirait une île est le titre que j’ai choisi afin de partager le plaisir que j’ai éprouvé en lisant Éric Holder raconter son Médoc.

Voici les deux passages que j’ai choisis :

„J'ai appris (…) à interpréter la paume des mains.

Montre la gauche ... Le pouce, qui forme avec l'index un angle droit, figure la côte nord-est de l'Espagne, Bilbao vers le creux. Une ride trace l'Adour. Puis je remonte la Côte d'Argent, longeant l'espace béant entre les deux doigts, le golfe de Gascogne. La Garonne suit le cours de ta ligne de cœur, qui débute sous l'index.

Si je souffle sur l'extrémité de ce dernier, une tempête sévit au Verdon, à Soulac. Le reste de la paume se nomme les Landes.

Depuis que j'ai lu cette analogie dans l'œuvre de Bernard Manciet, j'ai l'impression d'emmener n'importe où le mercure des flaques entre les roseaux, le « soleil de Sabres le plus rouge », les silhouettes des pins, l'«ourlet d'aube sans fin»; d'emporter, cartographié à même la peau, le pays du poète.“

Eric Holder: De loin on dirait une île, Le Dilettante, Paris 2008, p. 90-91

texte 1

"Pour pêcher les tellines, Tilde en maillot de bain pratique une sorte de danse, à l'endroit où s'achèvent les vagues. Son twist initiatique, des talons creusant le sable, coudes écartés pour ne pas perdre l'équilibre, forme à ses pieds une cuvette d'où les coquillages remontent. Elle les insère alors dans une bouteille en plastique. Au bout d'une demiheure, elle en compte treize, j'en ai ramassé un.

C'est assez, je renonce. Je m'allonge sur la langue de sable où nous nous trouvons et laisse Tilde s'éloigner en dansant. Les yeux se ferment sous la caresse du soleil, les doigts s'enfouissent dans la silice. Pour seuls nuages, quelques cumulus patientent à l'embouchure de la Gironde, comme alignés devant l'écluse.

Quelle légèreté, soudain. Je ne possède plus qu'un morceau de tissu. Alentour règne l'essentiel, sans fioriture, mer ciel sable soleil, les points cardinaux. L'âme, dit-on, pèserait vingt et un grammes. Bientôt vingt, dixneuf ...

Avec la sensation de dépouillement s'apaise le rythme cardiaque. Une voix, à l'intérieur, chuchote que tout cela n'avait pas beaucoup d'importance.

Rarement se trouve-t-on si près de s'élever, de léviter. Sort qui n'est dévolu, hélas, qu'aux oiseaux de mer, lesquels viennent de prendre leur envol par-dessus la dune.

La silhouette de Tilde continue de swinguer, les mains batifolant à hauteur des oreilles. Voilà enfin celle à qui je dois d'embrasser « l'ange du paysage », selon le mot de Valery Larbaud. L'ambassadrice, la traductrice, Pocahontas, la Malinche, Tilde ...

De loin on dirait une vahiné

Eric Holder: De loin on dirait une île, Le Dilettante, Paris 2008, p. 188-190

texte 2