Rommel à Soulac*

 

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Le 20 juin 1940, les troupes Allemandes occupaient les deux Charentes; le 26 juin, elles traversaient l'estuaire avec le bac Le Cordouan. Elles arrivent le 26 juin précisément au Verdon et le 27 à Soulac. Mais les Allemands étaient déjà à Bordeaux où ils occupaient le grand port maritime de Bordeaux qui était un point stratégique. Donc, il y avait une colonne qui venait de Bordeaux et une autre qui arrivait par le bac. Il y avait 4 000 hommes de troupe. Dans un premier temps, ils ont réquisitionné toutes les maisons du nord Médoc pour s'y loger et ils avaient deux priorités : neutraliser l'entrée de l'estuaire avec des mines flottantes et construire sur la partie médocaine le mur de l'Atlantique.

Au début de la guerre, j'avais 3 ans et j'habitais à Soulac dans la rue piétonne, au Grand Café Riche : aujourd'hui c'est un glacier, Le Roi des Cônes ! J'ai 3 ans, mon père me promène dans la rue piétonne lorsque surgissent des motos avec des soldats casqués, fusil en bandoulière, ainsi que des side-cars. Ils demandent à mon père où trouver de la "gazoline", il leur indique de la main l'endroit où ils pourront trouver de l'essence. Plus tard, ils s'installeront confortablement dans toutes les maisons de Soulac. Ils vont y loger les S.T.O. (service du travail obligatoire) dont faisait partie mon père était requis lui aussi.

Mon père et ma mère étaient propriétaires du Grand Café Riche et tous les officiers de la Kriegsmarine sont arrivés dans ce café et l'ont réquisitionné - entre guillemets - comme un endroit convivial pour distraire ces officiers de la Kriegsmarine. Le soir, il y avait un musicien allemand qui venait avec son accordéon. Dans ce café, j'ai côtoyé tous ces officiers. Georg Schillinger, le commandant de toutes les batteries des côtes du nord Médoc, était français par sa mère et allemand par son père (originaire de la Forêt Noire), il avait fait ses études à Mulhouse en France. Il était nettement francophile.

Le 10 février 1944, alors que je jouais sur mon balcon, je vois arriver la musique allemande avec, au milieu, les officiers que je connaissais déjà et parmi eux un officier que je n'avais jamais vu. Il paraît que c'était le maréchal Rommel ! J'avais remarqué qu'il portait une écharpe blanche autour du cou et qu'il avait un bout de bois à la main. Je me suis dit "qu'est-ce qu'il fait avec son bout de bois à la main ? " Plus tard, en feuilletant des documents, j'ai reconnu Rommel et son bâton de maréchal !

Ils ont remonté la rue de la plage. Moi, de mon balcon, je les ai regardés. La fanfare précédait les soldats en armes, les officiers suivaient et, en dernier, des soldats en armes fermaient le défilé. Ils sont allás prendre l'apéritif à l'hôtel de la plage qui est aujourd'hui le restaurant le Balizié. Le soir, il y a eu un feu d'artifice.

Le maréchal Rommel, qui visitait toutes les installations du nord Médoc le 10 février 1944, déclarait que toutes les batteries des côtes étaient opérationnelles. Il a passé une nuit à Soulac à la villa Faust chez le baron Thierry, copain du commandant Georg Schillinger avec lequel il avait fait ses études à Mulhouse.

Après la fin de la guerre, j’ai habité à Saint Vivien chez mon grand-père, entre le cimetière et le château d’eau. Le centre bourg était détruit à 80 %. Si on regarde la Vierge, elle a une main coupée et il y a encore des vestiges. Et derrière chez mon grand-père c’étaient des cratères. Et moi, je jouais dans les cratères de bombes avec mon vélo. J’étais enfant de choœur à Saint Vivien, et avant de rentrer à l’église, on jouait dans les fondations de la mairie.

Jean-Paul Lescorce (Soulac)

* d'après une interview ; texte révisé par Geneviève Ponsardin; l'interview complète